Je suis très content d’être aujourd’hui avec vous. Je ne peux cacher que mon cœur est plein de douleur, car nous allons parler d’un homme qui n’est plus parmi nous.
Mais, est-ce que vraiment il n’est plus là ? C’est-à-dire qu’il a existé et qu’il n’existe plus ? Je ne peux pas le croire. Je n’y crois pas. Je sens très bien sa présence parmi nous aujourd’hui.
J’ai découvert les écrits d’Aimé Césaire il y a plus de trente ans, c’était dans les années 1960 et 1970. Dès que j’ai lu ses écrits, je me demandais quel lien pouvait exister entre moi et lui ? Lui, il était Martiniquais et s’intéressait à l’Afrique noir. Moi, je vivais dans un pays musulman souffrant de la dictature du Chah. Ni sur le plan de la géographique, ni sur le plan de l’Histoire, nous n’avions pas grand-chose en commun. Mes connaissances sur Aimé Césaire se limitaient à la lecture de la traduction en persan de quelques unes de ses oeuvres. Mais il a fait parti de rares écrivains dont j’ai été fasciné dès le premier contact. Laissons de coté cette définition un peu désuète selon laquelle l’homme est un être parlant avec sa langue. Car, l’homme parle aussi avec ses autres organes, et surtout avec ses yeux. Je me souviens qu’après avoir lu un des articles d’Aimé Césaire sur la Colonisation, j’ai observé un long moment sa photo. Je dois avouer que sa photo était beaucoup plus captivante que son article. Je ne pouvais ressentir un tel sentiment à son égard sans qu’il existât un lien entre nous. Que pouvait être ce lien ? Ce lien n’était pas la couleur de la peau. Nous n’avions pas non plus les mêmes références historiques ou culturelles. Quel lien peut-il y avoir entre moi qui vivait en Orient avec cet homme qui vivait en outre-Atlantique ? Beaucoup ne comprennent pas ce lien et ne pourront pas le comprendre. Pour pouvoir comprendre ce lien, il faudrait sortir des définitions classiques que l’on a de l’homme, et il faut ressentir les douleurs qui ont fait souffrir les hommes en tout lieux et en tout temps. Cette douleur fait naître en nous un espoir commun. Ainsi, au-delà de toutes nos différences, nous sentons avoir quelques choses en commun. Ainsi, nous nous sentons proche de nos frères noirs dont les poignets sont blessés par les chaînes de la colonisation, dont les cœurs sont brisés et dont l’humanité est reniée. Ainsi, nous nous sentons proche des femmes opprimées et victimes de diverses exactions. C’est une douleur qui n’est spécifique ni à l’Orient, ni à l’Occident. Elle a existé hier et elle continue d’exister aujourd’hui. C’est la douleur commune de tous les hommes et toutes les femmes conscients que pour construire une société humaine il faut commencer par être humain. C’est ce à quoi croyait Aimé Césaire et c’est cela le mystère de la pérennité de Césaire. C’est pour cela que nous ressentons sa présence ici et là, partout où il est question d’humanité et de la libération de l’homme.
Ainsi, Aimé Césaire n’a pas seulement écrit pour les noirs. Nous avons beaucoup appris de lui. Et je pense que jusqu’à l’instauration d’une société humaine qui soit dépourvue de toute sorte d’oppression et d’exploitation, Aimé Césaire sera toujours avec nous. Et dans notre combat contre les mollahs en Iran, nous sentons qu’Aimé Césaire est présent à nos côtés. L’image que je garde de lui, c’est l’image d’un partisan de la liberté qui n’a cessé de combattre la colonisation, l’exploitation de l’homme par l’homme et les idées rétrogrades.
Je vous remercie d’accepter que nous partagions avec vous l’immense douleur que constitue sa disparition.
A présent, permettez-moi de vous lire quelques lignes d’une lettre que je lui avais écrite quelques mois avant sa disparition.
O, grande maître de l’Etique et de la politique,
Acceptez les salutations sincères que je vous adresse alors que je me trouve à plusieurs milliers de kilomètre de vous,
Permettez-moi de commencer cette lettre par un poème qui est le résultat de plusieurs années de combat et de réflexions sur la religion et de l’Etique.
Ton autre nom c’est «Dieu»
Sur les lèvres de ceux qui meurent
Alors que la liberté est leur dernier mot
Ton nom est Liberté, O, Liberté, O Liberté.
Et je sais que ton autre nom est « Dieu ».
Lorsque j’étais un jeun intellectuel, je me demandais comment l’on peut voir le Dieu avec des yeux de la certitude. C’était très difficile de répondre à cette question. Dans des moments de doutes, je pensais à cette phrase de Dostoïevski qui avait dit : « si le Dieu n’existe pas, tout est permis ». Ensuite, j’avais un sentiment d’étouffement. A chaque fois que je voulais me lever, une chose me donnait la force de me lever, l’envie de m’envoler. Cette chose c’était la liberté, elle constituait pour moi un principe sacré. C’est la même chose que j’évoque dans mon poème, en disant que son autre nom est « Dieu ».
Cette perception, je l’ai eu au cours de notre combat contre la dictature du Chah. Cette perception, je ne l’ai pas eu si facilement, je l’ai eu grâce aux enseignements de plusieurs maîtres.
Monsieur Aimé Césaire,
Vous avez été un de mes maîtres dans l’univers de la politique et de l’Etique, au cours de ces années lointaines où nous étions occupés par un combat politique acharné. Pendant ces années, je me posais constamment la question suivante : quelle garantie existe pour qu’au lendemain de la victoire, nous ne devenions pas des dictateurs à notre tour et que « la Tragédie du Roi Christophe » ne se répète pas ? Je me disais que pour éviter cela, il faudrait avant toute chose prendre nos distances avec ceux dont le combat contre la dictature est motivé par le désir d’arrivée au pouvoir. Il aurait fallu que nous renforcions chez nous des valeurs humaines qui sont des valeurs fondamentales. D’autres hommes politiques pouvaient nous donner des leçons sur la Politique. Mais pour nous intellectuels iraniens, vous étiez plus qu’un professeur de la Politique. Grâce à des maîtres comme vous, nous avons connu de hautes valeurs humaines. Heureusement, la personne qui a introduit vos œuvres en Iran et les a traduites en persan, était un des plus éminents écrivains et intellectuels iraniens, il était aussi un homme vertueux qui croyait profondément aux valeurs humaines. Il se trouve aujourd’hui dans les rangs de la Résistance iranienne où il continue son combat contre le fondamentalisme religieux. Pendant des années, je souhaitais que vous apportiez votre soutien à la Résistance iranienne. Aujourd’hui, je suis très content que ce souhait soit réalisé. Maintenant, j’ai un autre souhait : le souhait de vous voir un jour dans l’Iran libre de demain que nous construirons.
Je termine ma lettre avec cet extrait d’un autre de mes poèmes :
Mon ami, le monde ne changera pas tout seul
Je changerai le monde
Lorsque je t’embrasse en pleine nuit
Au milieu de mes certitudes sur le lendemain